120 millions d’euros. C’est la somme que Hakim Benotmane assure avoir empochée en cédant Nabab Kebab en 2014. Un chiffre répété dans des dizaines de podcasts, brandi comme la preuve ultime d’une réussite fulgurante. Sauf qu’aucun document ne vient l’étayer, et que l’homme derrière ce récit fait aujourd’hui l’objet d’accusations d’escroquerie, d’une interdiction de gérer une entreprise et d’une faillite personnelle. Nous avons voulu comprendre comment un vendeur de broches devenu multimillionnaire autoproclamé en est arrivé à se retrouver au centre d’une guerre médiatique avec un autre entrepreneur français. Entre le mythe qu’il cultive avec soin sur les réseaux et les faits judiciaires qui, eux, sont vérifiables, l’écart interroge. Dans les lignes qui suivent, nous retraçons son parcours, ses affaires, et les controverses qui collent à son image de roi du kebab.

Du snack de quartier à l’empire Nabab Kebab

Hakim Benotmane naît en 1983 de parents algériens et grandit à Tours, dans une famille où son père enseigne les mathématiques. Rien ne le destinait à révolutionner la restauration rapide, si ce n’est un premier job payé au sein d’un kebab de quartier, où il monte les broches et observe le fonctionnement du commerce de l’intérieur. À 20 ans, avec un prêt de 10 000 euros, il ouvre en 2003 son premier restaurant Nabab Kebab à Tours, face à la mairie et au palais de justice, un emplacement qu’il choisit lui-même avec un instinct commercial déjà affûté.

Ce qui frappe dans cette histoire, c’est la rupture qu’il impose à un secteur resté longtemps artisanal. Là où le kebab traditionnel reposait sur des enseignes indépendantes sans standardisation, Benotmane copie les codes du fast-food américain : recettes calibrées, image de marque travaillée, rapidité de service. On peut trouver cyniques certaines stratégies marketing qui suivront, mais il faut reconnaître que ce virage vers un kebab premium et industrialisé a tapé juste, à une époque où personne n’y croyait vraiment.

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Le système de franchise Nabab, comment ça marche

Le vrai tournant intervient en 2008, quand Benotmane décide de franchiser son concept plutôt que de multiplier les ouvertures en propre. Le calcul est simple : garder la main sur la marque tout en s’appuyant sur le capital et l’énergie de franchisés locaux. Résultat, dès le début des années 2010, environ 70% des restaurants sont détenus par des franchisés, et le réseau dépasse rapidement les 80 établissements en France, avant de s’exporter au Qatar, au Maroc, en Asie et jusqu’en Australie.

Cette diversification s’accélère avec la création du groupe FBH Food, une structure pensée pour porter plusieurs enseignes en parallèle. Voici les principales marques qui composent aujourd’hui cet écosystème, chacune ciblant un segment différent de la restauration rapide :

  • Nabab Kebab, l’enseigne historique et vitrine du groupe
  • Takos King, positionnée sur le segment du taco à la française
  • New York Factory, orientée burgers et street food américaine
  • My Bagel, dédiée au bagel comme alternative au sandwich classique
  • Five Burger, un concept burger complémentaire au reste du réseau

Le groupe revendique aujourd’hui plus de 200 fast-foods, dont environ 160 franchises, pour un chiffre d’affaires cumulé annoncé autour de 210 millions d’euros. Des chiffres impressionnants sur le papier, mais qui, comme souvent chez cet entrepreneur, restent difficiles à vérifier de manière indépendante.

La vente à 100 millions, mythe ou réalité

C’est là que l’histoire commence à se fissurer. Hakim Benotmane affirme depuis des années avoir cédé son entreprise en 2014 pour une somme comprise entre 100 et 120 millions d’euros, un récit qu’il répète dans quasiment chaque interview accordée sur YouTube ou en podcast. Le problème, c’est qu’aucun article de presse économique, aucun document juridique public, aucune trace au registre du commerce ne vient confirmer cette transaction à ce montant.

Une enquête vidéo menée en 2025 a tenté de reconstituer le puzzle en épluchant les holdings français et luxembourgeois liés à Benotmane, ainsi que l’historique des dépôts de marques à l’INPI. Les conclusions pointent vers une structure complexe, avec des sociétés qui changent de mains sans qu’une vente au montant annoncé soit clairement établie. Nous restons prudents sur ce point, mais on peut légitimement se demander pourquoi un entrepreneur aussi fier de son parcours ne produit jamais la moindre pièce pour couper court aux doutes. Dans l’entrepreneuriat d’influence, où le storytelling vaut parfois plus que les bilans comptables, ce genre de flou n’est malheureusement pas isolé.

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Le clash avec Anthony Bourbon

Fin octobre 2025, l’affaire prend une tournure plus publique encore. Anthony Bourbon, fondateur de la marque Feed et juré de l’émission Qui veut être mon associé ? sur M6, publie une vidéo YouTube où il vise, sans le nommer directement, celui qu’il qualifie de mythomane de service qui a vendu sa boîte à 100 millions. Le message ne laisse guère de doute sur son destinataire.

Hakim Benotmane réplique aussitôt sur TikTok, accusant à son tour le club d’investissement de Bourbon, le Blast Club, d’avoir escroqué ses membres, et promettant de rétablir la vérité dans une vidéo. S’ensuit un échange de stories et de vidéos où chacun accuse l’autre, Bourbon publiant des témoignages de clients mécontents du Hakisition Business Club, Benotmane rétorquant que son adversaire aurait payé des youtubeurs pour nuire à son image. Un spectacle assez révélateur de la manière dont certains entrepreneurs règlent leurs comptes en public plutôt que devant un tribunal.

Interdiction de gérer et faillite personnelle

C’est sans doute l’élément le plus souvent glissé sous le tapis dans les portraits flatteurs qui circulent sur lui. Hakim Benotmane est interdit de gérer une entreprise en France et en Belgique pendant dix ans, suite à des jugements rendus en 2023, et il a été déclaré en faillite personnelle. Ces informations, révélées dans la presse économique, changent radicalement la lecture qu’on peut faire de son discours d’entrepreneur à succès.

Difficile en effet de se présenter comme un mentor du business et de vendre de l’accompagnement à des centaines de membres payants, tout en étant frappé d’une interdiction légale de diriger une société. C’est précisément ce point que la plupart des articles consacrés à Benotmane évitent d’approfondir, préférant s’arrêter à l’image du parcours inspirant. Nous pensons au contraire que c’est l’un des faits les plus structurants pour comprendre qui est vraiment cet homme aujourd’hui.

Le procès de Nancy pour travail illégal

En mars 2025, Hakim Benotmane comparaît devant le tribunal de Nancy, poursuivi pour aide au séjour irrégulier et emploi de deux ressortissants bangladais sans titre de séjour dans l’un de ses restaurants. Le procureur requiert 4 mois de prison avec sursis et une amende de 20 000 euros. À la barre, l’homme se présente en longue parka noire, calme et bras croisés, expliquant avoir tout quitté dans la restauration pour se consacrer à des activités dans le digital depuis Dubaï.

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Le tribunal finira par le relaxer, faute de preuves suffisantes pour établir sa responsabilité directe dans l’embauche irrégulière. Cet épisode judiciaire, même s’il se conclut favorablement pour lui, illustre bien la zone grise dans laquelle évolue cet entrepreneur, entre gestion opaque de ses anciennes affaires et reconversion assumée dans le coaching en ligne.

Hakisition, le club qui fait polémique

En 2024, Hakim Benotmane lance Hakisition, un club d’investissement basé au Royaume-Uni qui promet à ses membres accompagnement personnalisé et accès à un réseau d’affaires. Le concept surfe sur la vague des clubs entrepreneuriaux payants, très en vogue chez les entrepreneurs qui monétisent leur image sur les réseaux sociaux plutôt que leurs entreprises elles-mêmes.

Sauf que dès 2025, des témoignages de membres mécontents commencent à circuler dans la presse, évoquant des promesses non tenues et un accompagnement en deçà de ce qui avait été vendu. Wikipédia lui-même qualifie Benotmane de figure controversée, dont la capacité réelle à conseiller des entrepreneurs est mise en cause au vu de son propre passif judiciaire. On touche ici à une contradiction difficile à ignorer, celle d’un homme interdit de gérer une société qui propose, contre rémunération, d’apprendre aux autres à réussir la leur.

Portrait d’un entrepreneur qui divise

D’un côté, il y a l’homme qui inspire, celui qui participe à Patron Incognito en 2019 pour observer ses propres restaurants de l’intérieur, celui dont les podcasts cumulent des centaines de milliers de vues et qui se présente comme le symbole d’une réussite entrepreneuriale accessible malgré des origines modestes. De l’autre, il y a l’homme visé par un procès, interdit de gérer une entreprise, empêtré dans un clash public digne d’une téléréalité, et dont le chiffre fondateur de sa légende, cette vente à 100 millions, n’a jamais été prouvé.

Nous laissons chacun se faire son opinion, mais une chose nous semble certaine : Hakim Benotmane a compris avant beaucoup d’autres que dans l’économie de l’attention, la légende vaut souvent mieux que le bilan comptable, et personne ne l’a encore forcé à choisir entre les deux.

Published: 2 juillet 2026
Ecrit par
David

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