Vous venez de perdre quelqu’un. Les papiers s’accumulent, le notaire appelle, et soudain on vous parle d’une somme à verser au Trésor public avant même d’avoir touché quoi que ce soit. Personne ne vous avait vraiment prévenu. Personne ne vous avait dit qu’hériter, en France, ça coûte.
Ce moment où l’on découvre les droits de succession, c’est souvent un choc. Pas parce que la règle est cachée, mais parce qu’elle n’est jamais expliquée franchement. On vous parle d’abattements, de barèmes, de frais bancaires… sans jamais vous dire combien ça va vous coûter, vous, concrètement.
Ce qu’on voit rarement mentionné, c’est qu’il y a en réalité deux prélèvements distincts qui s’appliquent sur un compte bancaire lors d’un héritage. Avant d’ouvrir votre portefeuille, encore faut-il comprendre qui prend quoi, et pourquoi les deux n’ont rien à voir.
Ce que l’État prélève vraiment : droits de succession vs frais bancaires
La confusion est très répandue, et on comprend pourquoi. Quand on hérite d’un compte bancaire, deux acteurs différents vont vous facturer quelque chose. D’un côté, l’État via la Direction Générale des Finances Publiques (DGFIP), qui perçoit les droits de succession, un impôt calculé sur la valeur nette de ce que vous recevez. De l’autre, votre banque, qui facture ses propres frais de gestion pour débloquer les avoirs du défunt. Ces deux prélèvements n’ont pas la même nature, pas le même calcul, pas le même destinataire.
Les droits de succession sont un impôt d’État, soumis à un barème légal publié au Journal Officiel, qui varie selon votre lien de parenté avec le défunt et la valeur de ce que vous héritez. Les frais bancaires, eux, sont une commission commerciale que la banque prélève pour le travail administratif lié à la clôture du compte et au transfert des fonds aux héritiers. Confondre les deux, c’est s’exposer à de mauvaises surprises ou, pire, à ne pas contester ce qu’on aurait pu contester.
Maintenant qu’on sait qu’il y a deux factures sur la table, voyons celle qui fait vraiment mal.
Le barème des droits de succession : qui paye combien ?
Le calcul des droits de succession fonctionne en deux étapes. La première : on applique un abattement, c’est-à-dire une somme exonérée d’impôt qui dépend de votre lien avec le défunt. La seconde : on applique un barème progressif sur le reste, exactement comme pour l’impôt sur le revenu. Ce qui n’est pas dit assez ouvertement, c’est que l’abattement de 100 000 € par enfant est gelé depuis plusieurs années et ne sera pas revalorisé avant 2028 au moins. Pendant ce temps, les prix de l’immobilier et les patrimoines ont évolué. Ce gel est un choix fiscal assumé qui pèse sur les transmissions familiales.
Voici les abattements applicables en 2026 selon le lien de parenté :
| Lien avec le défunt | Abattement applicable | Taux de taxation |
|---|---|---|
| Enfant, parent (ligne directe) | 100 000 € par héritier | 5 % à 45 % (barème progressif) |
| Petit-enfant | 1 594 € | 5 % à 45 % (barème progressif) |
| Conjoint marié ou partenaire de PACS | Exonération totale | 0 % |
| Frère ou sœur | 15 932 € | 35 % jusqu’à 24 430 €, puis 45 % |
| Neveu ou nièce | 7 967 € | 55 % forfaitaire |
| Autre parent jusqu’au 4e degré | 1 594 € | 55 % |
| Personne sans lien de parenté | 1 594 € | 60 % |
| Héritier en situation de handicap | 159 325 € (cumulable) | Variable selon lien de parenté |
Le barème progressif applicable en ligne directe (enfants, parents) en 2026 est le suivant :
| Part nette taxable | Taux d’imposition |
|---|---|
| Jusqu’à 8 072 € | 5 % |
| De 8 073 € à 12 109 € | 10 % |
| De 12 110 € à 15 932 € | 15 % |
| De 15 933 € à 552 324 € | 20 % |
| De 552 325 € à 902 838 € | 30 % |
| De 902 839 € à 1 805 677 € | 40 % |
| Au-delà de 1 805 677 € | 45 % |
Ces chiffres en colonne semblent froids, mais derrière chaque ligne, c’est une famille qui calcule ce qu’elle pourra garder.
Un exemple concret : 150 000 € sur un compte, combien reste-t-il ?
Prenons un cas simple : un enfant unique hérite d’un compte bancaire de 150 000 €. On applique d’abord l’abattement de 100 000 €. La base taxable est donc de 50 000 €. Sur cette somme, le barème progressif s’applique ainsi :
- Les premiers 8 072 € sont taxés à 5 %, soit 403,60 €
- De 8 073 € à 12 109 € (4 037 €) à 10 %, soit 403,70 €
- De 12 110 € à 15 932 € (3 822 €) à 15 %, soit 573,30 €
- De 15 933 € à 50 000 € (34 068 €) à 20 %, soit 6 813,60 €
Total des droits de succession dus à l’État : environ 8 194 €. Sur 150 000 €, cet enfant unique repart donc avec environ 141 806 €. C’est supportable. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde.
Prenons maintenant un neveu qui hérite des mêmes 150 000 €. Son abattement n’est que de 7 967 €. Sa base taxable grimpe à 142 033 €, taxée au taux forfaitaire de 55 %. Il doit donc environ 78 118 € au fisc. Il lui reste à peine 72 000 € sur 150 000 €. La loi française récompense les familles nucléaires et sanctionne lourdement les héritiers éloignés. Ce n’est pas un jugement, c’est un constat arithmétique que tout le monde devrait avoir en tête avant de rédiger un testament.
Les frais bancaires de succession : le deuxième prélèvement qu’on oublie
Au-delà des droits de succession versés à l’État, la banque du défunt facture elle-même des frais pour traiter le dossier de succession. Ce sont des frais administratifs liés à l’identification des héritiers, au déblocage des comptes et au virement des fonds. Jusqu’à récemment, ces montants étaient librement fixés par chaque établissement, avec des pratiques très inégales. Depuis novembre 2025, ces frais sont désormais plafonnés à 1 % du solde total des comptes, avec un plafond absolu de 857 € en 2026. C’est une avancée réelle, obtenue après des années de pression des associations de consommateurs.
Ce que beaucoup ignorent, c’est qu’il est possible de prélever jusqu’à 5 000 € directement sur le compte du défunt pour couvrir les frais funéraires, et ce sans attendre le règlement complet de la succession. Cette disposition légale peut soulager des héritiers pris de court par des dépenses immédiates. Il suffit de présenter à la banque une facture des pompes funèbres et une attestation sur l’honneur de la qualité d’héritier.
Il existe pourtant des cas où l’État ne prend rien du tout. Et ce n’est pas une légende.
Les cas d’exonération totale : quand l’État ne touche pas un centime
Depuis la loi TEPA de 2007, le conjoint survivant est totalement exonéré de droits de succession, quelle que soit la valeur du patrimoine transmis. Le partenaire pacsé bénéficie de la même exonération totale. Ces deux cas représentent une part considérable des transmissions en France, et c’est souvent ce que les familles ignorent au moment du décès. Les frères et sœurs peuvent également être exonérés, mais sous des conditions strictes : avoir vécu en permanence avec le défunt pendant les cinq années précédant le décès, être célibataire, veuf, divorcé ou séparé de corps, et avoir plus de 50 ans ou être atteint d’une infirmité.
L’assurance-vie constitue un autre mécanisme d’exonération partielle, hors du cadre successoral classique. Les sommes versées aux bénéficiaires désignés sont transmises en dehors de la succession, avec un abattement propre de 152 500 € par bénéficiaire sur les primes versées avant 70 ans. Au-delà, le taux est de 20 % jusqu’à 700 000 €, puis 31,25 %. C’est l’un des outils de transmission les plus efficaces du droit français, et l’un des moins utilisés par les familles qui n’ont pas d’accompagnement patrimonial.
Peut-on légalement réduire la part prise par l’État ?
La réponse est oui, à condition d’agir tôt. Le levier le plus accessible est la donation de son vivant : chaque parent peut donner jusqu’à 100 000 € par enfant tous les 15 ans en franchise totale de droits. Un couple avec deux enfants peut donc transmettre jusqu’à 400 000 € sans payer un centime d’impôt, à condition d’étaler les dons dans le temps. Ce mécanisme est souvent présenté comme réservé aux patrimoines importants. C’est faux. Il s’adresse à tous ceux qui anticipent.
Le démembrement de propriété est une autre stratégie efficace : les parents donnent la nue-propriété d’un bien à leurs enfants tout en en conservant l’usufruit. À leur décès, les enfants récupèrent la pleine propriété sans droits supplémentaires à payer sur la valeur de l’usufruit. Enfin, l’assurance-vie, lorsqu’elle est souscrite avant 70 ans, reste l’enveloppe de transmission la plus souple et la plus fiscalement avantageuse du marché.
Attendre le décès pour réfléchir à la transmission, c’est confier à l’État une décision qu’on aurait pu prendre soi-même. L’État prend sa part des héritages qu’on n’a pas préparés, et laisse passer ceux qu’on a su organiser.




